De la psychanalyse à l’irrationnel
Autosatisfaction éphémère à l'ère de l'anthropocène
Point de jeu de mots ni d’ironie dans ce titre en antithèse. Il me sert simplement à corréler les dérives du mode de vie [*1] occidental reposant sur la croissance et l’enjeu qu’est la cause environnementale, à l’aide de la série documentaire «Le siècle du Moi» de la BBC. Ses quatre épisodes réalisés par Adam Curtis restituent l’influence non négligeable d’une science remise en question à maintes reprises sur nos modes de communication. On y trouve un aperçu de ce qui nous a incité à faire du confort un besoin primordial, jusqu’à mettre en danger notre propre futur.
Sigmund Freud (1856–1939) a défini la psychanalyse [*2], discipline ensuite introduite au grand public par sa fille Anna et son neveu Edward L. Bernays. Les premières conclusions psychanalytiques suggèrent que «des forces irrationnelles sont cachées au plus profond de chaque être humain», émotions qu’il faudrait contenir afin de sauvegarder l’intérêt général. L’usage de cette théorie à des fins explicites de contrôle des masses est fortement lié à notre rythme de vie court-termiste (donc par définition, non durable [*3]).
Le propagateur de cette sombre hypothèse, Edward Bernays, est l’un des initiateurs des Relations Publiques [*4] aux États-Unis, un métier qui selon lui redéfinit la propagande en temps de paix et qu’il pratiquera auprès de partis politiques, mais aussi d’entreprises. Bernays vit dans les écrits controversés de son oncle une opportunité de faire vouloir aux gens «ce dont ils n’ont pas besoin» inconsciemment, c’est ce qui l’incita à livrer des méthodes de «fabrique du consentement» [*5] à ses clients. Le psychologue expert en marketing Ernest Dichter a renforcé cette idée en étudiant les intérêts de groupes ciblés, choisis dans la population.
C’est ainsi qu’est née une culture du désir dans laquelle Paul Mazur, banquier chez Lehman Brother, peut estimer dès 1927 que «les gens doivent être entraînés à désirer, à vouloir de nouvelles choses». Il devient politiquement correct de considérer que la collectivité n’est pas en mesure de prendre de décision sensée et doit être orientée. À tel point que le psychologue Bill Schlackman peine à condamner la pleine exploitation à des fins prioritairement commerciales et marketing «[des barrières psychologiques du] consommateur» qu’est le citoyen américain pour «lui donner ce qu’il veut». Au fil du temps, le rôle de «consommateur modèle» entre dans les normes et il devient structurellement plus difficile d’y échapper, en particulier avec le Soft Power [*6] culturel états-unien et la mondialisation qui ont continués après la Seconde Guerre Mondiale.
Rien de négatif dans le partage de biens et de services entre pays. Mais que faire face aux conséquences de sa dérégulation et à la douce illusion d’accès à l’illimité qui les accompagne ?
On note d’abord dans «Le siècle du Moi» que les résultats peu concluants de diverses expérimentations effectuées dans les années 1930 et 1960 au nom de la psychanalyse n’ont pas été pris en compte lors de la ré-interprétation de cette discipline.
La thérapie de Bertha Pappenheim [*7], la patiente zéro de la psychanalyse, n’est pas à l’origine de sa guérison, et ne s’est pas déroulée selon les pratiques habituelles de cette science. La vie de patients influencés par les enseignements de Anna Freud — dont les enfants Burlingham, héritiers Tiffany & Co. — a aussi semblé difficile. La psychanalyste recommandait aux personnes tourmentées de se conformer aux conventions sociales pour satisfaire leur ego et fuir la dépression. Sous cette perspective, il est plus gratifiant de forger sa personnalité selon des cadres préconçus que d’essayer de faire une place à sa propre personne dans la société; l’approbation extérieure prime. Ces solutions n’auront pas servi à Robert Burlingham, qui a souffert d’alcoolisme, ni à sa soeur Mabbie qui a mis fin à ses jours comme Marilyn Monroe [*8], à la différence que la première est passée à l’acte dans la maison de la psychanalyste.
Aussi, scandalisés de voir l’accent mis sur le consumérisme alors que la guerre du Viêt Nam faisait rage au cours des années 1960, les étudiants américains ont bien tenté de se défaire de cette injonction à convoiter ce que Herbert Marcuse [*9] appelait une «prospérité vide». En réponse, un individualisme qui normalise une fausse analogie entre consommation et développement du «Moi» leur a été recommandé comme remède à la culpabilité éprouvée face aux priorités choisies par leur pays. Jerry Rubin est une belle illustration de cette ambivalence : après avoir co-fondé le mouvement des Yippies — branche dite radicale du Youth International Party — via lequel il défiera la politique de défense adoptée, il devient finalement homme d’affaires. Adam Curtis, producteur et narrateur du reportage, rappelle que dans la continuité de l’avènement de la société de consommation, les marques ont créé de nouveaux besoins pensés pour calmer les névroses que nous attribue la psychanalyse. Pourtant, plus nous cédons à ces nécessités fictives, plus la probabilité d’en bénéficier au même rythme dans le futur se réduit. L’irrationalité est effectivement présente, mais c’est à se demander si elle ne vient pas du guérisseur.
Et c’est sans oublier les professionnels des Relations Publiques dont les apports sur le cerveau humain auprès de leur clientèle politique ont amené à la mise en place de campagnes de plus en plus incohérentes [*10], lesquelles donnent l’impression de répondre immédiatement aux problématiques quotidiennes du consommateur-citoyen. Jay Ogilvy — ancien Directeur de Recherche pour le Programme « Valeurs et Modes de Vie » mené par l’Institut de Recherche de Stanford avec Abraham Maslow — a aussi souligné que les sondages d’opinion s’intéressant aux motivations et à la vie des individus plutôt qu‘au grand public dans son ensemble rencontraient plus de succès. Ces réponses ont démontré qu’une multitude de personnes tendaient à donner moins d’importance à leur statut social qu’à leurs choix, ce dont se sont par exemple inspirés Ronald Reagan et Margaret Thatcher en organisant leur discours autour de la «liberté individuelle» [*11]. À demi-mots, il a ainsi été permis à chacun de s’affranchir de l’ordre établi pour atteindre un certain niveau de satisfaction, et par ricochet, de justifier la fin d’un «interventionnisme» (ou le début d’une dérégulation) décrit comme limitant … nos choix. Coïncidence ?
La série nous invite à comprendre comment la psychanalyse a poussé «l’homme moderne» à « compenser ses frustrations en dépensant pour se faire plaisir», sans nécessairement résoudre l’objet de ses contrariétés. À défaut d’être signifiantes et fiables, les méthodes de communication de masse sont devenues plus distrayantes et ont orienté progressivement la demande et les priorités des industries. On peut par exemple argumenter que le phénomène grandissant des fake news [*12] traduit une tentative de satisfaire les besoins éphémères du consommateur à des fins de rentabilité dans la sphère journalistique et de l’information, entre autres [*13].
En bref, nos habitudes ont retranché de nombreuses questions fondamentales de notre champ de vision. Mais si nous tenons tant à notre confort, il est temps de réévaluer notre comportement, plutôt que de se contenter de nommer les erreurs passées.
Politique et environnement, le « reflet de notre faiblesse »
Le fameux rapport du GIEC confirme que l’impact de l’activité humaine sur la production de CO2 est notamment à l’origine de la hausse de «l’intensité et de la fréquence de certains climats et phénomènes météorologiques». Des documentaires relatent également les chiffres démesurés de l’élevage destiné à la production de viande et de produits laitiers [*14], une industrie qui dégage du méthane et sur-consomme l’eau potable encore disponible. Pour satisfaire la demande à court-terme. En somme, l’influence des principes marketing propres à Bernays et issus de la psychanalyse ont manifestement affaibli les fondations de notre marché global et répandu des mécanismes en flagrante contradiction avec les limites connues de nos modèles industriels modernes.
Et si cette œuvre très instructive de la BBC est apaisante en ce qu’elle met des mots et des visages sur nos excès, elle peut aussi expliquer pourquoi Aurélien Barrau estime par exemple que «renoncer à un peu de confort nous est quasiment insupportable» [*15]. Mais la suite de cet article prouvera que beaucoup d’initiatives collectives contredisent ces propos de l’astrophysicien français. Ce dernier voit le manque d’action de nos responsables politiques quant à la question environnementale comme «le reflet de notre faiblesse», ce que l’on peut étendre à bien d’autres domaines. Des moyens de réinsérer le rationnel dans les décisions émergent cependant à diverses échelles pour mettre fin à cette inertie.
Donner plus de visibilité, de reconnaissance à ces outils aussi conscients que bienveillants, c’est se ré-approprier ses désirs de consommateur-citoyen.
*1 - L’Institut de Recherche de Stanford a classifié des « valeurs et modes de vies » (VALS), lesquels aident les acteurs économiques à comprendre les motivations « profondes » des consommateurs-citoyens. *2 - Processus de réveil de souvenirs enfouis dans notre conscience et causant une souffrance, pour analyser et rationaliser un comportement qui en découle. *3 - Dans le Larousse, ce qui est durable « présente une certaine stabilité, une certaine résistance ». *4 - « Activités professionnelles visant à informer l’opinion sur les réalisations d’une collectivité afin de promouvoir sa notoriété ; la profession elle-même. » (Larousse). À ce propos : Brut (5 août 2018). Edward Bernays, Père de la propagande moderne [Dailymotion]. Disponible ici et dans un article France Info. *5 - Termes utilisés par Walter Lippmann en 1922 et repris pour le titre du deuxième épisode du « Siècle du Moi » de Adam Curtis. *6 - Le Soft Power est la faculté qu’a un acteur (politique) d’influencer un autre dans ses actions et décisions, autrement que par la coercition. *7 - D’abord connue sous le pseudonyme Anna O. et ayant suivi un autre traitement que la cure propre à la psychanalyse, les allemands et la communauté juive associent surtout son nom au féminisme comme au droit social. À lire : « Le travail de Sisyphe », aux éditions Des Femmes. *8 - Ralph Greenson, Le psychanalyste de Marilyn Monroe et ami d’Anna Freud, l’a accueillie dans sa famille pour lui enseigner les normes qu’elle devrait suivre pour soigner son mal-être. *9 - Sociologue allemand ayant pratiqué aux États-Unis. Il partageait les mêmes valeurs que le mouvement anticonsumériste des étudiants du pays dans les années 1960. *10 - La tendance du small-bore politics, que l’on peut essayer de traduire par « politique sans contrainte », évoquée dans le reportage explique ce phénomène, comme dans cet éditorial du New York Times. *11 - Les limites du libre marché ont été minimisées en Grande Bretagne et le candidat à la présidentielle étasunienne disait vouloir « laisser le peuple décider ». Un engagement résonnant auprès des personnes « autocentrées » décrites par Maslow. À ce propos : Tyrell I. (2002) « The Century of the Self : A seething mass of desires: Freud’s hold over history ». Entretien consulté sur le site de Human Givens Institute. *12 - de Kervasdoué, C. (2018). À l’origine des fausses nouvelles, l’influence méconnue d’Edward Bernays. Consulté sur France Culture. *13 - Sophian Fanen, journaliste et auteur spécialisé dans la musique explique que des rappeurs lui disent composer « pour répondre aux besoins, en regardant les données, en scrutant le moment où les fans “skipent”. ». Choix stratégique que l’apparition du streaming et la valorisation du besoin ont amené malgré elles. France, P. (12 février 2018). Les pourboires du streaming, en débat avec Sophian Fanen [Rue 89 Strasbourg]. Entretien disponible ici. *14 - T. Pech, A. Hardy, D. Frioux, M. Vincent, (23 novembre 2017). La viande au menu de la transition alimentaire : enjeux et opportunités d’une alimentation moins carnée [Terra nova]. À consulter ici. *15 - Thinkerview (14 septembre 2018). Quand la Science appelle à l’aide pour l’humanité ? Aurélien Barrau, Astrophysicien [YouTube]. À retrouver ici. #Consommation #Consumérisme #Psychanalyse #Freud #AnnaO #EdwardBernays #RelationsPubliques #SociétéDeConsommation #Environnement #Société #BBC #AdamCurtis #CenturyOfTheSelf #Désir #Marketing #RelationsPubliques #Science #LibertésIndividuelles #AurélienBarrau #Anthropocène



